Flottante | Pour les tout-petits | Dès le 17 octobre
Flottante
Azul Borenstein et Natalia Chami
Cabane d'O
À 11h et à 15h les samedis
17 octobre | 21 novembre | 5 décembre | 12 décembre | 27 février | 6 mars | 20 mars
Flottante* est une installation sensorielle mêlant marionnettes suspendues et musique originale, spécialement imaginée pour les bébés dès 6 mois et les enfants jusqu’à 4 ans. Cette expérience partagée invite petits et grands à plonger dans un univers de beauté et de fiction. Une parenthèse poétique, comme un rêve que l’on traverse ensemble. Un cercle de lumière enveloppe l’espace, où des ballons flottent à différentes hauteurs et se déplacent librement. Des cercles colorés et translucides illuminent tout ce qu’ils laissent entrevoir, tandis que de petites tentes deviennent des abris où l’on peut se cacher… et être retrouvé.
*Le titre initial "Flotante" tel que sur la vidéo a été francisé avec l'accord de la compagnie.
Entretien avec Azul Borenstein
Autour de Flottante
Propos recueillis par Mélanie Drouère pour le Domaine d’O - Cité européenne du théâtre et des arts associés - août 2026
« Flottante cristallise une quête d’une poésie de la matière. »
Azul Borenstein, comment cette pièce envisagée comme une expérience esthétique pour les tout-petits est-elle née ?
Azul Borenstein : L’idée de Flottante a vu le jour en même temps que mon expérience de la maternité. Dès qu’il a eu un an, mon fils s’est mis à jouer avec tous les matériaux que j’utilisais dans mon travail de scénographe et de costumière — les maquettes, les marionnettes, le papier, les miroirs, la terre, l’eau… —, alors que le moindre jouet l’ennuyait au bout de quelques mois. Il y a des jeux pour chaque âge, tandis que les matières abstraites n’épuisent jamais l’imagination, même celle des tout-petits. C’est au cours de cette réflexion que j’ai rencontré Natalia Chami, avec qui nous codirigeons désormais la compagnie. Toutes deux issues de la formation de Jacques Lecoq, elle à Londres, moi à Paris, nous avons eu envie de transformer cette intuition en une recherche expérimentale sur la flottaison. Lors d’un après-midi pluvieux, nous avons réuni des enfants chez moi pour jouer avec des ballons remplis d’hélium et différents objets flottants, dans l’air ou dans l’eau. Nous avons progressivement ajouté des éléments, testé des matières, observé les réactions des enfants. Un an plus tard, Flottante était né, réunissant nos trois intentions principales : travailler dans l’abstraction, développer l’imagination et, surtout, offrir aux enfants une liberté totale.
La liberté que vous accordez aux enfants commence par une invitation à investir l’espace scénique : pourquoi ce choix ?
Azul Borenstein : Travaillant dans le théâtre, la danse, le cirque et l’opéra, j’ai souvent emmené mon enfant voir des spectacles et j’ai pu observer à quel point regarder la scène ne lui suffisait pas : il voulait « être dedans ». Ce constat m’a donné envie d’imaginer une autre relation au spectacle. Dans Flottante, le public pénètre un grand cercle de lumière de huit mètres de diamètre, au sein duquel les éléments scénographiques peuvent être déplacés, explorés et métamorphosés. La présence d’une clown sur scène a pour objet, avant tout, le partage d’une expérience : elle joue et agit avec les enfants, mais sans leur raconter d’histoires ni leur donner d’indications. C’est par le langage gestuel qu’elle leur transmet comment manipuler les marionnettes, marcher avec les poissons ou transformer leur environnement. L’objectif premier est que les enfants éprouvent leur propre liberté.
Comment avez-vous construit ce dialogue imaginaire entre le monde aérien et le monde aquatique ?
Azul Borenstein : Nous nous sommes d’abord appuyées sur l’efficacité de nos dispositifs de flottaison à base d’hélium, d’où le choix de ballons transparents, qui nous permet de jouer avec les gammes chromatiques et de transfigurer les ambiances. L’imagination transforme les sphères translucides abstraites qui flottent dans l’espace en différents éléments et paysages, tandis que des méduses, des poissons ou des poulpes apparaissent avec leurs formes propres, transformant à leur tour les autres sous l’effet de la lumière et de la musique. Le public passe de l’impression d’être sous l’eau à celle de voyager dans l’espace. Natalia et moi sommes fascinées par ces passages entre les mondes et voulons partager avec les plus petits toutes ces choses qui nous semblent toujours merveilleuses et éminemment mystérieuses, à nous, adultes : la profondeur de la mer, les paysages aériens, les astres, tout ce qui imprime la sensation d’un monde beaucoup plus vaste que soi. C’est pourquoi l’espace n’est jamais figé et accueille des jeux d’apparition et de disparition ; chaque variation de texture, de musique ou de lumière influe directement sur la perception du lieu. Au fond, il s’agit d’une quête d’une « poésie de la matière ».
Comment avez-vous travaillé les liens entre lumière, musique et scénographie au sein de cette collaboration artistique ?
Azul Borenstein : La pièce repose entièrement sur un dialogue entre les disciplines. Avec Agnese Lozupone, qui a créé la lumière, nous partageons de nombreuses sensibilités et une même affinité pour le travail d’Olafur Eliasson, de Kandinsky ou de James Turrell, entre autres. Nous nous intéressons toutes les deux à l’abstraction, à la transparence, aux reflets et aux différentes qualités de lumière. Pendant la création, nous menions quotidiennement nos recherches ensemble, chez moi, afin d’arriver sur le plateau nourries de toutes ces références. La musique de Gastón Urioste s’est construite de la même manière. C’est un musicien uruguayen qui travaille aussi bien le contemporain que le jazz. Il venait au plateau, nous lui montrions les marionnettes, nous les faisions bouger, nous changions les éléments, et il composait à partir de ce qu’il voyait. La musique et la lumière se sont ainsi développées en dialogue avec les matières et les mouvements. Cette rencontre entre les disciplines au cœur du processus de création est très importante pour moi.
Votre travail est marqué par la notion de « corps impossibles ». En quel sens l’entendez-vous et comment traverse-t-elle Flottante ?
Azul Borenstein : C’est une recherche que je mène depuis longtemps, autour des limites entre le corps du performeur, le costume et la scénographie. Dans La Tempête de Shakespeare, par exemple, j’avais imaginé un personnage de huit mètres de diamètre, constitué de matières très fines, légères et translucides. Quand le danseur bougeait, il était à la fois le personnage, le costume et l’espace du spectacle : son corps devenait la mer, puis le ciel, ou un paysage. Pour moi, un « corps impossible » est un corps qui peut devenir autre chose que lui-même, en dépassant ses propres dimensions et ses propres limites. Dans Flottante, la clown peut se muer en lune, occuper tout l’espace, disparaître puis réapparaître ailleurs. Les objets changent eux aussi d’échelle et de fonction. Ici, nous souhaitons que cette transformation inclue également le spectateur. Quand tout flotte autour de lui, nous aimerions que le spectateur ait lui aussi la sensation de flotter, de découvrir d’autres limites de son propre corps.
Que souhaiteriez-vous que les enfants et les adultes emportent de cette expérience ?
Azul Borenstein : J’aime beaucoup l’idée que l’expérience puisse être aussi intime que collective. Par moments, une relation très particulière s’établit entre un parent et son enfant, comme une parenthèse dans leur vie quotidienne. En ce sens, c’est très intime, mais, dans le même temps, c’est tout le collectif de l’audience qui partage les événements, les couleurs, la lumière, les objets qui flottent, les transformations de l’espace. Il y a alors quelque chose qui relève du rituel collectif. Nous avons aussi été très touchées de voir que les enfants, pendant Flottante, entrent pour la plupart dans un autre rapport au temps, en s’immergeant dans ce nouvel univers. Nous recherchons une expérience sensible qui ne soit absolument pas une leçon, qui ne dise pas aux enfants ce qu’ils doivent regarder, comprendre ou saisir. C’est là que la « poétique de la matière » que nous travaillons en permanence se transmet, se lègue aux plus petits, en laissant l’imagination faire son travail.
