Faust. Fait, non dit. | Création de Romeo Castellucci | 9 et 10 octobre
Faust. Fait, non dit.
De Romeo Castellucci
Théâtre Jean-Claude Carrière
Vendredi 9 octobre à 20h
Samedi 10 octobre à 17h
Avec Faust. Fait, non dit. Romeo Castellucci propose une relecture radicale du mythe de Faust. Avant même le pacte avec Méphistophélès, Faust affronte déjà le néant, la crise du langage et la séparation des mots et des choses. À travers images, silence,
corps, matière et musique de Scott Gibbons, Castellucci fait de la scène un espace mental traversé de visions. Loin d’adapter Goethe littéralement, il révèle les fractures invisibles du personnage et signe une méditation sensorielle sur le savoir, le sacré et la représentation.
Figure majeure de la scène internationale contemporaine, Romeo Castellucci développe depuis plusieurs décennies une œuvre théâtrale à la croisée des arts visuels, de la philosophie, de la musique et de la performance. Avec cette création, il signe une proposition scénique d’une rare intensité plastique et émotionnelle, où le théâtre devient un lieu d’expérience autant que de pensée.
Nous avons le plaisir d'accueillir la compagnie pour une résidence de création du 1er au 8 octobre.
Découvrez l'interview de Romeo Castellucci :
Entretien avec Romeo Castellucci
Faust. Fait, non dit.
Propos recueillis par Mélanie Drouère pour le Domaine d’O, août 2026
« Il y a toujours quelque chose qui manque dans l’expérience artistique. Ce manque, cette crise, c’est le cœur même de l’art. »
Romeo Castellucci, votre Faust commence avant sa rencontre avec Méphistophélès, ou l’épisode du « pacte avec le Diable ». Qu’est-ce qui retient en particulier votre attention dans ce moment où Faust éprouve l’impasse de la connaissance ?
Romeo Castellucci : Avant la rencontre de Méphistophélès, dans le Faust de Goethe — car il y a toute une mythologie, dont l’immense version de Thomas Mann —, Faust en arrive à l’intention de se suicider, accablé par l’incapacité de son savoir à l’aider à comprendre le monde. La science, la théologie, la connaissance dans son entier, mais aussi la vie elle-même : tout est frappé de non-sens, et cette béance le terrasse de déception. Cet éminent homme de science, considéré comme un héros — il a notamment sauvé un village de la lèpre avec son père —, ne voit pourtant aucun sens à continuer. Ce n’est donc pas un échec personnel, mais un échec global du sens, qui inclut le langage.
D’ailleurs, la première chose qu’il prononce — et c’est un pivot de lecture — est une critique radicale, inouïe, du début de l’Évangile selon saint Jean, « Au commencement était le Verbe ». Faust réfute cette affirmation à la racine de la théologie, de la pensée occidentale et de toute notre culture. Il voit une alternative dans l’action. Or dire : « Au commencement était l’action » est une forme de blasphème qui sape l’idée que le langage puisse être à l’origine du monde, puisse faire le monde. Pour lui, le langage est cassé, impuissant à faire advenir le réel. Il ouvre ainsi la porte à un possible Méphistophélès, car l’action vient ici de l’extérieur : elle advient. C’est cette chute verticale du sens qui constitue la première échelle du spectacle.
Votre pièce sera sans paroles. Que signifie travailler la crise du langage sans les mots ?
Romeo Castellucci : C’est une aporie. Car nous avons le langage - ou, plus exactement, nous lui appartenons - et nous n’avons que cette illusion. Pour aborder la crise du langage, il faut un langage : il faut bien en parler, il faut bien le dire. L’enjeu consiste donc à trouver une forme pour dire la puissance du non-dire, l’indicible, et même le « ne pas dire ». Avec Scott Gibbons, le travail réside précisément dans cette déconstruction du langage, en allant à son rebours. Nous entrons dans une chambre noire, d’une certaine manière, où tout est encore possible, mais où tout n’est plus possible. Dans cette dimension indéterminée, le travail ne porte plus que sur le signifiant, orphelin de signifié.
La forme est un signifiant et le signifiant est nécessaire. Et le signifiant est muet, si Dieu le veut… Il ne s’agit donc pas de supprimer le langage pour atteindre une sorte de silence absolu ou de philosophie zen. Le zéro de Faust n’a rien d’un zéro zen. C’est un zéro plein de choses.
De quoi le « zéro » de Faust est-il fait ?
Romeo Castellucci : Il est fait de ruines. Ce n’est ni le vide oriental, une absence paisible, ni une table rase : c’est un zéro chargé de ce qui a déjà eu lieu. Un abîme que l’on atteint par un compte à rebours. Faust connaît une illumination soudaine, faite de lumière noire. À cet instant, un seuil s’ouvre, et le chien noir le franchit pour prendre les traits de Méphistophélès, le trickster* de l’esprit, l’hypostase absolue de la Technique. Méphistophélès, que l’on associe traditionnellement à une puissance négative, arrive toujours après. Mais cet « après » était déjà présent « avant ». Sa négativité est une voie pour approcher, peut-être, le manque de sens. Il ne s’agit pas d’une opposition entre le bien et le mal, pas encore. Le mythe confère à Méphistophélès une dimension paradoxale : il permet à Faust ses réalisations avec la Technique, mais c’est finalement la volonté de Faust qui infléchit son parcours. Méphistophélès prononce lui-même une phrase capitale : « Je veux toujours le mal et je fais toujours le bien. ».
La transformation du désir de connaissance en désir de maîtrise et de puissance qui fait l’objet de Faust II est-elle à l’horizon du spectacle ?
Romeo Castellucci : Faust II est un livre proprement incroyable, impossible à adapter sur le plan formel parce qu’il est déjà, en lui-même, un objet explosé. C’est évidemment un portrait de ce que sera le capitalisme. C’est aussi un livre fait de terreur. Dans Faust I, il y a un récit, l’apparition de Gretchen, une histoire humaine, malgré sa teneur tragique. Faust II est un cauchemar les yeux ouverts. La volonté de maîtrise, la transformation du réel et la puissance de la Technique sans limites, en toute logique, suppriment les vies de Philémon et Baucis pour arracher un morceau de terre supplémentaire. Méphistophélès, dans cette perspective, incarne la Technique entendue comme forme de domination par laquelle tout est cyniquement justifié.
Comment cette matière – crises du sens, du langage, du pouvoir... - devient-elle théâtre dans Faust. Fait, non dit. ?
Romeo Castellucci : Dans cette pièce, je ne sais pas encore exactement ce qui va se passer, parce que les choses bougent aussi et heureusement pendant les répétitions. Ce qui m’intéresse, c’est d’injecter cette matière — le dysfonctionnement du langage compris comme Technique, et non comme moyen d’expression humaine — dans le présent. Mon travail, cependant, n’est jamais une « enquête » ni une « recherche » : ce n’est pas un raisonnement. Mon travail restitue un symptôme.
Quelle est la fonction du théâtre dans cette traversée des ténèbres ?
Romeo Castellucci : Pour commencer, il faut revendiquer que le théâtre est inutile, et que c’est précisément pour cela qu’il est nécessaire. Pour Giorgio Agamben, être contemporain c’est « être capable de recevoir en plein visage le faisceau d’obscurité de son époque ». Et pour cela, il faut une force. Il ne peut s’agir d’une attitude superficielle ou conjoncturelle : c’est quelque chose qui doit se développer dans la profondeur. Je pense que le théâtre est un cadre humain particulièrement adapté à cela. Il y a toujours quelque chose qui manque dans l’expérience artistique. Ce manque, cette crise, c’est le cœur même de l’art. Et cette crise est précisément l’obscurité de notre époque.
* Trickster : figure mythologique ou folklorique présente dans de nombreuses traditions, caractérisée par la ruse, la transgression et l’ambivalence. Échappant aux catégories du bien et du mal, le trickster brouille les frontières et met en crise l’ordre établi.
©Luca Del Pia
